Lu pour vous…

Ce qui se vit depuis le début du confinement en France, au sein de certaines familles catholiques, n’est pas sans faire penser à cette tradition du Kerala. « De telles liturgies domestiques ont souvent existé dans l’histoire de l’Église », rappelle le père Michel Martin-Prével, veuf, père et grand-père. « Les premiers chrétiens vivaient cela avant que ne s’instaurent de véritables assemblées eucharistiques. Et pendant la Révolution française, les chrétiens se retrouvaient dans des granges pour réciter le chapelet à la lumière d’une bougie », poursuit ce prêtre de la communauté des Béatitudes.

C’est également grâce à de telles liturgies familiales – clandestines, à l’époque – que la foi put se maintenir au Japon et dans la péninsule coréenne aux XVIIIe et XIXe siècles, malgré les persécutions et l’absence de clergé. Cette histoire des liturgies domestiques, Lætitia, Lyonnaise proche de la communauté Fondacio, la connaît bien. Depuis le début du confinement, elle prie quotidiennement avec son mari et leurs trois enfants âgés entre 20 ans et 15 ans. « On s’est dit que cette période était l’occasion d’intensifier notre vie spirituelle, de revenir à une Eucharistie intérieure », déclare-t-elle en précisant que ce sont ses enfants « qui lisent les textes, choisissent les chants et mènent nos temps de prière, d’autant que nos filles, qui ont encadré des camps de jeunes, savent très bien faire ça avec leur guitare ».

Avec un semblable souci de responsabiliser leurs quatre enfants de 21 à 11 ans, Bérengère et son mari, médecin à Mâcon (Saône-et-Loire), ont mis en place deux temps de prière quotidiens depuis qu’ils sont confinés dans leur propriété à la campagne. Animés à tour de rôle par l’un des enfants, ces temps – après le petit déjeuner et après le dîner – se composent d’un chant de louange ou d’adoration, de l’Évangile du jour, d’une méditation de la communauté de l’Emmanuel, d’intentions ou d’actions de grâce partagées et se terminent par le « Je vous salue Marie » ou le « Cantique de Siméon».

« Les parents doivent être les animateurs de la prière familiale au nom du sacerdoce du père ou de la mère », estime pour sa part le père Martin-Prével, en insistant sur la nécessité, en fin de journée, de remercier le Seigneur et de se demander pardon, « pas seulement entre enfants ou entre enfants et parents, mais aussi que les parents demandent pardon aux enfants s’ils se sont énervés ». Car cette période de retrouvailles familiales peut également favoriser les tensions, les conflits.

« Vendredi saint, on a fait ensemble le chemin de croix, en suivant sur YouTube celui d’un curé de l’Ain que l’on aime bien », raconte encore Bérengère, qui aurait voulu suivre aussi en famille le chemin de croix du pape, puis sa bénédiction urbi et orbi de Pâques. « Mais mon mari m’a recommandé de ne pas en faire trop. » De fait, ces parents veillent à ne rien imposer. « Notre responsabilité est d’affirmer notre foi en laissant libres nos enfants », rappelle Bérengère. « Nous sommes proches, non seulement parce que nous sommes une famille mais parce que nous sommes avec le Seigneur », poursuit-elle avec conviction, persuadée que les personnes seules peuvent aussi former une Église domestique.

« Je demande au Seigneur d’habiter ma demeure pour que je demeure en Lui », confirme Monique, célibataire et enseignante retraitée à Saint-Malo. Elle, qui avait déjà l’habitude de suivre les offices quotidiens sur KTO, se sent, du fait du confinement, « plus intensément en proximité avec le Seigneur. Et plus fortement en communion spirituelle avec les autres, comme si l’Esprit nous rassemblait. Dans ma prière, je sens que je porte le monde », souligne celle qui est aussi membre de la Communauté de vie chrétienne (CVX).

Une intuition qu’exprime également Lætitia : « Au fur et à mesure que nos cœurs s’ouvrent, nous formons une petite église au sein de la grande Église », s’enthousiasme-t-elle, avec la certitude que cette période sans accès à une vie communautaire et sacramentelle est « une opportunité pour adorer le Père en Esprit et en vérité » (Jn, 4, 23), selon la formule employée par le Christ pour répondre à la Samaritaine. Ce verset, Marie, confinée en appartement parisien avec son mari et leurs cinq enfants entre 16 et 5 ans, le reprend à son compte. Souhaitant « faire de ce confinement quelque chose de l’ordre du don », elle a expliqué à ses enfants que « tous leurs efforts contribuent à soutenir les soignants et les malades ». Au fil des semaines, « notre prière s’approfondit parce que nous connaissons les enjeux, notamment pour notre grand-mère en Ehpad ».

Ces témoignages n’étonnent pas Romain des Courières, fondateur du cabinet Camino Conseil, qui vient de publier une enquête (1) sur la manière dont les catholiques vivent la situation actuelle. Si 94 % des chrétiens interrogés déclarent « bien vivre » le confinement, 62 % prient en famille, 54 % accèdent à la messe retransmise en direct par leur paroisse, 51 % lisent des ouvrages spirituels et 35 % suivent des enseignements bibliques ou des commentaires liturgiques sur Internet. « Du fait de ne pouvoir aller la messe, les catholiques prient davantage et vivent plus intensément la foi en famille, quand c’est possible », commente Romain des Courières.

Lui-même, depuis le 16 mars, prie tous les matins avec son épouse et leurs deux jeunes enfants « devant une icône de la Sainte Famille et une statuette de la Vierge ». Comme d’autres, il ne cache pas que la communauté ecclésiale lui manque. « Attention à ne pas être une Église à soi seul ! »

(1) Cette enquête a été réalisée en ligne entre le 30 mars et le 5 avril auprès de 1 100 personnes se déclarant catholiques. Les résultats tiennent compte des quotas d’âge et de sexe de la population française.

 Lu pour vous, J.L. Sion